
Capsule de vie – Attrapé au vol
C’était dans les années 80.
J’étais en permission de la Marine, heureux de sentir à nouveau l’air du Saguenay dans mes poumons après des semaines à respirer le sel et le métal.
Ma sœur Sylvie et son mari de l’époque, Richard, m’avaient proposé une petite virée à Chicoutimi. Rien de spécial, juste le plaisir d’une journée ordinaire — mais quand on revient d’un monde où tout est réglé au quart de tour, la simplicité du quotidien a parfois un goût de fête.
La journée s’était bien déroulée : un peu de magasinage, quelques rires, et cette impression que tout allait bien dans le monde. Sur le chemin du retour, la faim commence à se pointer. Richard, toujours le premier à repérer un panneau jaune sur fond rouge, annonce :
— On s’arrête au McDo à Jonquière ?
C’était l’époque où aller au McDonald, c’était encore quelque chose. Les restaurants sentaient la frite fraîche, les plateaux étaient lourds, et les verres en carton avaient ce goût particulier du sirop à moitié fondu dans la glace pilée.
On commande nos repas et on s’installe à une table d’où l’on a vue sur l’aire de jeux — un grand module coloré en plein milieu du restaurant. À ce moment-là, ces aires de jeux n’étaient pas encore isolées dans une pièce vitrée comme aujourd’hui. Non, non. Elles étaient littéralement au cœur du chaos familial : cris, rires, souliers qui volent, et parents résignés à terminer leur hamburger froid pendant que leurs enfants s’en donnaient à cœur joie.
Dans le module, un petit garçon attirait l’attention. Il devait avoir six ou sept ans, plein d’énergie et zéro instinct de survie. Il grimpait à toute vitesse jusqu’en haut de la glissade, se lançait tête première, puis ressortait en trombe pour recommencer. À chaque descente, il manquait de peu la courbe du bas. Il atterrissait toujours un peu trop loin, les jambes en l’air, le t-shirt remonté, hilare, prêt à recommencer.
Ma sœur, qui a toujours eu un sens du danger plus développé que le mien, me dit :
— Il va se casser la gueule, ce petit-là.
Richard renchérit en riant :
— Ou alors, il va finir par atterrir sur quelqu’un.
On rit, mais au fond, elle n’a pas tort. Le gamin flirte avec la gravité à chaque passage.
Quand on a terminé nos hamburgers, je me lève et je lance, l’air de rien :
— Bon, je vais aux toilettes… et en passant, je vais attraper le jeune.
Sylvie et Richard partent à rire.
— Ben oui, c’est ça, fais ça donc !
Je marche tranquillement vers l’arrière du restaurant. Les toilettes sont juste à côté du module. Je jette un œil du coin de l’œil : le petit est encore là, prêt à s’élancer.
Et comme si l’univers voulait tester mon sens du timing, c’est précisément à cet instant qu’il saute à nouveau dans la glissade.
Sauf que cette fois, il prend plus d’élan que d’habitude. Beaucoup plus.
Je le vois arriver à toute vitesse dans le tube transparent, son petit corps se tordant dans la courbe, et puis — je le sais avant même que ça arrive — il va passer tout droit.
Je tends les bras.
Et bang !
Le gamin me tombe littéralement dans les bras, comme un ballon de football humain.
Silence complet dans le restaurant.
Tout le monde vient de voir la scène : un marin en civil, debout, tenant un enfant dans les bras comme un pompier sortant d’un incendie de McNuggets.
Le petit me regarde, complètement figé, bouche ouverte.
Je crois qu’il hésite entre pleurer et rire.
Je lui dis simplement :
— Eh ben, petit gars… t’étais dû pour un atterrissage assisté.
Les parents, qui jusque-là semblaient à moitié inconscients de la situation, accourent en paniquant.
— Mon Dieu ! Est-ce qu’il va bien ?
— Oui, oui, tout est correct. Il a juste fait un vol sans escale !
Ils me remercient à la hâte, confus, puis repartent s’asseoir pendant que le garçon, visiblement indestructible, retourne déjà grimper.
Je continue mon chemin vers les toilettes, sans dire un mot, comme si tout ça faisait partie du plan.
Derrière moi, j’entends ma sœur et Richard éclater de rire.
Quand je reviens, ils sont encore en train de s’essuyer les yeux.
— T’as vraiment attrapé le jeune !
— Ben voyons donc, tu pensais que je blaguais ?
Et on est repartis de là, le ventre plein et les joues endolories à force de rire.
Des années plus tard, chaque fois que je repasse devant ce vieux McDonald (ou ce qu’il en reste), je repense à ce moment.
À ce gamin que j’ai intercepté en plein vol, et à la tête de ma sœur quand elle a compris que j’avais tenu parole.
Ce soir-là, j’ai compris deux choses :
- Que les meilleures blagues sont celles qui finissent par se réaliser.
- Et que, dans la vie, il faut toujours garder les bras ouverts — on ne sait jamais qui va nous tomber dedans.
— Claude Marceau
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