Un lit à donner, une vie qu’elle veut quitter

Chronique de l’oubli – Un lit qu’elle veut donner, une vie qu’elle veut quitter

Ce soir, Manon est revenue de notre terrain de camping après deux jours d’absence. Dès qu’elle est entrée, maman l’a reconnue tout de suite, souriante, presque soulagée. Elle lui a dit avec une voix douce :

— T’étais partie longtemps, hein ?

Elle ne savait plus exactement où Manon était allée. Mais elle savait qu’elle lui avait manqué.

Albert aussi était au camping. Elle ne se souvenait plus de son nom, bien sûr, mais elle l’a observé avec attention, la tête légèrement penchée comme lorsqu’elle cherche à relier un visage à un souvenir flou :

— Lui, je l’ai déjà vu…

Un sourire confus. Comme un puzzle dont il manque toujours les coins.

Vers 19 h, elle est allée se coucher. Avant de fermer la porte, elle s’est retournée :

— Je laisse la porte ouverte au cas où un de mes animaux veut entrer?

Je me suis approché doucement :

— Maman, tu n’as plus d’animaux. Les deux chats et le chien, ce sont les nôtres.

Elle a hoché la tête, un peu surprise, puis soulagée.

— Ah bon… je voulais pas qu’ils vous dérangent, vous deux.

Puis, dans un élan de générosité soudain, elle nous a offert son lit :

— C’est pas correct que vous dormiez dans le sous-sol… c’est moi l’invitée, non?

Je lui ai souri.

— On est très bien en bas, maman. C’est toi qui es chez toi ici maintenant.

Elle s’est couchée, paisible.

Vers 20 h, elle est ressortie. La grande lumière du salon l’a éblouie. Manon l’avait allumée pour tricoter, le fil orange vif entre ses doigts. Maman est allée aux toilettes, nous a proposé son lit encore une fois, puis s’est recouchée. Comme si l’idée d’héberger nous habitait, elle.

Manon a rangé son tricot, presque à contrecœur, et s’est installée devant un film, silencieuse. Je savais qu’elle aurait voulu rester là encore un peu, juste pour souffler. Mais elle ne voulait pas déranger maman.

Vers 22 h, maman s’est relevée une fois de plus.

— Vous pouvez prendre mon lit… c’est pas juste…

Manon lui a répondu doucement qu’elle allait se coucher aussi.

Elle est retournée aux toilettes. Et là, je l’ai vue revenir avec une protection souillée à la main. Son regard déterminé. Comme si elle avait déjà en tête de ne pas se laisser convaincre.

— Je vais te chercher des bobettes propres, maman.

— Non, je sais où elles sont.

Je l’ai suivie dans sa chambre. Elle s’est arrêtée, surprise de me voir :

— J’en ai pas besoin pour la nuit.

— Si, maman. Tu en as besoin. Regarde ta protection, elle est tachée.

— Ça n’arrivera plus cette nuit.

Je prends une grande respiration.

— Maman… tu es incontinente.

Elle se redresse, les yeux blessés.

— Tu sais ça, toi, que je vais salir mes bobettes?

Et là, c’est moi qui me fâche. Juste un peu. Juste assez pour poser une limite claire :

— Oui. Toutes les nuits. Ce n’est pas négociable.

Elle se fige. Puis le regard se brouille. La colère monte. Elle veut garder le contrôle. Je comprends. Mais ce soir, je dois insister.

Une longue argumentation s’engage. Les bras croisés. La voix qui monte. Les soupirs. Moi qui reste là, debout, fatigué.

Finalement, elle accepte. Mais avec colère. Et cette phrase, qu’elle murmure en ajustant sa protection, le dos tourné :

— Tu vas voir… je vais me débarrasser. Je vais mourir demain soir…

Mon cœur se serre, immédiatement. Elle ne le pense peut-être pas. Ou peut-être que si. Je ne le saurai jamais. Mais ça suffit pour qu’un poids s’ajoute sur les épaules déjà lourdes.

Je la regarde.

— Dis pas ça, maman… bonne nuit.

Elle ferme la porte sans répondre.


✍️ Réflexion

Ce serait si facile, parfois, de laisser aller. De dire : OK, fais comme tu veux. De lui laisser son confort d’illusion, juste pour éviter la friction, la tristesse, les conflits.

Mais ce serait plus un abandon qu’un apaisement.

Parce qu’après, c’est moi qui nettoie. C’est moi qui change les draps. C’est moi qui la console quand elle se réveille trempée, confuse, honteuse. Quand elle me demande : Qu’est-ce qui s’est passé? avec des yeux d’enfant fautive.

Insister, c’est aussi protéger sa dignité — même quand elle ne le comprend pas. Même quand elle s’y oppose.

C’est épuisant, oui. Mais c’est notre devoir d’amour.

Et dans cette fatigue-là, je pense à Manon. À sa patience sans condition. À sa tendresse sans théâtre. À tous les petits sacrifices qu’elle fait, sans jamais les souligner.

Elle se sent coupable de me laisser seul quand elle va au camping, même si je lui dis que je gère. Elle croit que je suis surchargé. Elle ne voit pas qu’en partant un peu, elle me permet de rester debout beaucoup plus longtemps.

Elle croit que c’est un luxe, alors que c’est un soin.

Je ne le dis pas assez, alors je l’écris ici : merci, Manon.

Merci pour chaque retour.
Merci de m’aimer assez pour t’absenter…
et revenir.

Claude Marceau

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