
Capsule de vie — La pompe a du chien
Sur la ferme du Rang 8 à Normandin, dans les années quarante, la vie battait au rythme des saisons et des bêtes.
Mon père m’a souvent raconté cette histoire, celle du chien Jack, un fidèle compagnon qui avait trouvé sa vocation dans un métier pour le moins original : pompiste à eau.
La roue de la ferme
Dans l’étable, une grande pompe à eau était reliée à une immense roue de bois, un peu comme une roue de hamster, mais assez grande pour qu’un chien y entre et la fasse tourner.
Chaque jour, quand venait le temps de remplir le réservoir qui alimentait les abreuvoirs, Jack sautait dans la roue avec un enthousiasme contagieux.
Il trottait, la queue en balancier, les oreilles qui battaient au rythme de sa foulée.
La pompe se mettait en branle, grinçait, haletait — et bientôt, l’eau commençait à couler, vive et claire.
Une demi-heure suffisait pour remplir le grand réservoir.
Quand mon grand-père estimait que c’était assez, il lançait d’une voix ferme :
« C’est beau, Jack ! Descends ! »
Et Jack descendait, haletant, la langue pendante mais fier comme un coq.
Il aimait ce travail. On disait même qu’il refusait de quitter la ferme tant qu’il n’avait pas “fait sa journée”.
Le devoir de nuit
Mais une nuit, le devoir l’appela un peu trop fort.
Jack couchait dehors, comme la plupart des chiens de ferme à cette époque.
Vers minuit, il réussit à se détacher — peut-être que la chaîne avait gelé, ou que le collier avait glissé.
Toujours est-il qu’il fila droit à l’étable, la porte battante grinça un peu, et hop, il était à l’intérieur.
La lune perçait à travers les fentes du toit, dessinant sur le sol des traits pâles comme des veines de lumière.
Jack sauta dans sa roue et se mit à courir, heureux comme un roi.
Il pompait, pompait, la langue dehors, fier d’accomplir sa mission nocturne.
L’eau jaillissait, remplissait le réservoir, puis débordait, glissant le long des planches pour se répandre sur le sol.
Les vaches, paisibles, levèrent un œil, puis reprirent leur rumination.
Mais Jack continuait.
La roue tournait, la pompe aspirait, le clapotis montait.
À chaque tour, l’eau gagnait du terrain.
Et Jack, infatigable, pompait toujours.
Le matin du grand déluge
Au petit matin, quand mon grand-père ouvrit la porte de l’étable, une vague froide lui monta jusqu’aux mollets.
Deux pieds d’eau dans toute la bâtisse !
Les bottes aspiraient dans la gadoue, les poules s’étaient réfugiées sur les perchoirs, et les vaches semblaient prendre leur bain du matin avec un calme olympien.
Et là, sur sa roue, trempé de la tête aux pattes, se tenait Jack, haletant, épuisé, mais heureux.
Ses yeux brillaient d’une fierté pure : il avait fait son travail, toute la nuit durant.
Mon grand-père, d’abord figé par la surprise, éclata d’un rire énorme.
Il appela mon père, les garçons accoururent, et la scène resta gravée dans la mémoire familiale.
« C’est pas un chien, ça, disait-il en riant, c’est une pompe automatique ! »
Leçon de Jack
Ce jour-là, on passa la matinée à écoper, à creuser des rigoles pour laisser s’écouler l’eau, à faire sécher la paille trempée.
Jack, lui, dormait du sommeil du juste, roulé en boule près du poêle.
Personne n’eut le cœur de le gronder.
Il avait fait ce qu’on lui avait appris : pomper.
Simplement, il l’avait trop bien fait.
Mon père terminait toujours son récit avec la même phrase, un sourire doux dans la voix :
« Tu vois, des fois, on fait de notre mieux… mais faut quand même quelqu’un pour dire quand c’est assez. »
C’est peut-être la plus belle morale qu’un chien ait laissée derrière lui.
Jack n’était pas qu’un bon chien de ferme : c’était un ouvrier consciencieux, un symbole de fidélité et d’innocence, un cœur battant dans la grande mécanique du quotidien.
Quand je pense à lui, je revois la vieille étable, le bois mouillé, le soleil levant filtrant entre les planches, et ce brave Jack, trempé mais heureux, les pattes dans l’eau, guettant son maître pour savoir s’il avait bien fait.
Ce matin-là, la pompe avait peut-être trop bien marché.
Mais le rire qu’elle a fait naître, lui, n’a jamais cessé de tourner à travers les générations.
— Claude Marceau
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