
Capsule de vie — Le signal de satiété
Je me souviens encore de ce soir-là comme d’un épisode de comédie culinaire, version chalet.
Léo et moi avions cette étrange capacité à transformer chaque repas ordinaire en événement gastronomique… et philosophique.
La mise en scène
Nous étions deux bons vivants, deux estomacs sur pattes, assis devant un grand chaudron de macaroni à la viande.
Un vrai de vrai : sauce tomate maison, viande hachée bien rôtie, oignons caramélisés, le tout nappé d’un peu trop de fromage râpé.
Le genre de plat qui te fait fermer les yeux à chaque bouchée et te donne envie de remercier la vie, la vache, et le fermier qui a cultivé le blé.
La soirée avançait doucement, la conversation aussi, mais les assiettes, elles, disparaissaient à une vitesse qui aurait impressionné un concours de mangeurs de hot dogs.
Léo, fidèle à lui-même, attaquait sa troisième assiette comble.
Moi, déjà repu après la deuxième, je le regardais aller avec une fascination mêlée d’inquiétude — un peu comme on observe un volcan sur le point d’entrer en éruption.
La théorie du signal
Je décidais alors de lui transmettre une parcelle de sagesse tirée, bien sûr, de sources hautement scientifiques (ou d’une revue oubliée dans une salle d’attente).
« Tu sais, Léo, le signal de satiété, celui qui dit à ton cerveau que t’as assez mangé, il prend environ vingt minutes à se rendre de ton estomac à ta tête. »
Léo lève les yeux de son assiette, la bouche pleine, l’air dubitatif.
Il avale, prend une gorgée de lait et me fixe d’un œil sceptique.
« Vingt minutes ? » qu’il répète, comme si j’essayais de lui vendre un concept ésotérique.
« Exactement, » je continue, fier de mon exposé.
« Si tu arrêtes de manger pendant vingt minutes après la première assiette, tu n’auras probablement plus faim pour entamer la deuxième. »
La logique de Léo
Un silence.
Il repose sa fourchette, lève un sourcil, et avec son petit sourire en coin — celui qui annonce toujours une réplique de génie — il dit :
« Justement… c’est pour ça. »
« Pour ça quoi ? »
Et là, la phrase tombe, imparable :
« Ben, c’est pour ça que je me dépêche d’en manger autant que possible avant que le signal se rende au cerveau… pour être sûr d’en avoir plus ! »
Je l’ai regardé.
Longuement.
Un mélange d’admiration et de découragement culinaire.
Je n’ai rien trouvé à répondre.
Parce que, quelque part, dans cette logique tordue, il y avait une part de vérité… et beaucoup de macaroni.
La philosophie de la fourchette
Cette phrase, elle est restée dans les annales de nos soupers.
Depuis ce jour-là, chaque fois que quelqu’un à table ralentit pour papoter, on lui rappelle :
« Attention, ton signal de satiété s’en vient… t’as plus que dix minutes ! »
C’est devenu un genre de blague codée, une devise du club des bons vivants précautionneux.
On pourrait la graver sur nos tabliers de cuisine :
Mange vite avant que ton cerveau ne t’en empêche.
L’art de manger en conscience… ou pas
Avec le temps, j’ai repensé à cette scène plus souvent que je ne voudrais l’admettre.
Parce qu’au fond, elle illustre parfaitement la dualité entre le plaisir immédiat et la raison différée.
Léo, lui, incarne la spontanéité, la joie brute de vivre le moment présent — et de le mastiquer avec entrain.
Moi, je représente plutôt la petite voix qui veut comprendre, expliquer, mesurer, structurer.
Deux approches de la vie autour d’un même chaudron.
Il y a ceux qui savourent, et ceux qui observent les autres savourer en se demandant combien de calories ils avalent.
Et il faut bien le dire : les premiers ont souvent plus de plaisir.
Quand la science rencontre la sauce tomate
Ce fameux signal de satiété, en réalité, existe bel et bien.
Mais à voir Léo, j’en venais à douter que la nature l’ait prévu pour des cas aussi déterminés.
Il aurait fallu un signal d’alarme plus fort, du genre :
Attention, capacité de stockage critique ! Risque d’éruption imminente !
Mais rien.
Le cerveau, brave petit organe, continuait simplement à attendre son courrier.
Et pendant ce temps-là, le macaroni disparaissait.
Une leçon déguisée en rigolade
Ce soir-là, j’ai compris que la sagesse n’a pas toujours bon goût.
Qu’il y a des moments où il vaut mieux rire que raisonner, savourer que calculer.
Parce que dans nos vies pressées, on oublie trop souvent que manger, c’est aussi célébrer.
Et que le plaisir, tant qu’il ne devient pas excès quotidien, a sa propre logique : celle du cœur, pas celle du chronomètre.
Et puis, avouons-le : entre deux bouchées de macaroni fumant, le monde paraît quand même plus doux, non ?
L’après-repas
Quand Léo eut fini sa troisième assiette, il poussa un long soupir de contentement.
Il se cala sur sa chaise, mains sur le ventre, les yeux mi-clos.
« Tu vois, » dit-il, « le signal est rendu… mais j’ai réussi à le devancer. »
Je n’ai pas pu m’empêcher d’éclater de rire.
Ce soir-là, la science avait perdu une bataille contre la gourmandise.
Et moi, j’avais gagné une histoire.
Depuis, chaque fois que je prépare un macaroni, je pense à lui.
Je goûte la première bouchée avec un sourire et je me dis :
Attention Claude, le signal est parti. Tu as vingt minutes.
Mais je ne suis pas dupe.
Je sais bien que, quelque part, Léo rit encore et me dit :
« Mange vite, mon vieux, pendant que t’as encore faim ! »
Et si la morale devait tenir en une phrase ?
Peut-être celle-ci :
La sagesse, c’est savoir quand écouter son cerveau… et quand lui donner congé pour une soirée.
— Claude Marceau
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