Chronique de l’oubli – Épisode 27 : Laver le jetable

Chronique de l’oubli – Épisode 27 : Laver le jetable

Ce matin, vers 8 h 30, maman est allée aux toilettes. Rien d’inhabituel… si ce n’est qu’elle y a passé un bon cinq minutes — ce qui, pour elle, est pratiquement un long métrage.

D’habitude, elle entre et sort avec la rapidité d’un éclair qui aurait oublié pourquoi il éclaire. Mais là, il y avait du remue-ménage. Des bruits d’emballage. Un froissement, un soupir, une hésitation.

Quand elle est ressortie, elle tenait sa protection à la main comme un gant oublié dans une tempête. Bras tendu, elle marchait lentement vers la cuisine, concentrée comme une chirurgienne en mission.

Je l’ai suivie du coin de l’œil, me doutant un peu de la suite : maman croit souvent que la poubelle se trouve sous l’évier — comme chez elle, à Normandin. C’est là qu’elle jetait tout : papiers, épluchures, secrets.

Je m’approche doucement.

— Maman, la poubelle est de ce côté.

Et là…

Elle se redresse, offusquée, un brin piquée dans sa dignité :

— J’ai pas le droit de laver mes bobettes?

Avant même que je puisse répondre, elle ouvre le robinet, frotte énergiquement sa protection en tissu imaginaire et s’applique à “faire partir la tache”. Une tache qui n’existe plus. Ou qui n’a peut-être jamais existé.

Moi, je reste là, mi-étonné, mi-admiratif. Admiratif de sa volonté. De ce geste de femme qui veut encore “entretenir son linge”. De ce réflexe qui survit à tout, même à la maladie.

Je tente une approche pédagogique :

— Maman, c’est une protection jetable… faut la jeter.

Elle me lance un regard dur. Celui qu’elle avait quand on refusait de finir nos légumes dans les années 70.

— Non non, je connais mes bobettes. Je veux juste enlever la tache.

Et elle frotte. Déterminée. Méticuleuse. Presque en paix.

OK. Plan B.

Je vais lui chercher une nouvelle protection. Je reviens. Je lui tends, le plus calmement possible.

Elle se fâche à nouveau, la voix tremblante de confusion :

— Mais qu’est-ce que je fais de pas correct?

C’est là que ça me frappe.

Elle ne comprend pas que le monde a changé autour d’elle. Que cette protection n’est pas une culotte lavable. Que l’objet qu’elle tient dans ses mains ne mérite ni tendresse ni savon à linge. Mais dans sa tête, c’est du linge. C’est son linge. Et le linge, ça se lave.

Je prends une grande respiration.

— Rien du tout, maman. Donne-moi tes bobettes, je vais les mettre au lavage. Mets celle-là à la place.

Elle me les donne. En me remerciant. Avec un petit soupir de soulagement.

Elle va mettre la neuve, un peu plus sereine. Elle pense avoir “sauvé sa dignité”.

Et moi, je reste là, protection humide dans les mains, l’esprit brassé par l’absurde beauté de ce moment.

Ce n’est pas logique. Ce n’est pas propre. Ce n’est pas “comme il faut”. Mais c’est humain. Profondément humain.

Elle ne voit plus la différence entre du linge et du jetable. Mais elle voit encore ce qu’est la fierté. La pudeur. L’envie de rester propre. D’être une femme qui se respecte, même quand la mémoire flanche.

Je la regarde partir. Le dos un peu courbé, mais la démarche fière.

Et je pense :
L’amour, parfois, ça sent l’urine.
Et ça ne me dérange même pas.


Réflexion

Ce matin-là, j’ai compris que l’Alzheimer ne détruit pas tout. Il brouille les gestes, il embrouille les repères, mais il laisse parfois intact ce qui vient du cœur.

Ce désir profond de rester propre. Ce besoin d’être utile. Cette volonté de faire les choses « comme il faut ».

Elle ne sait plus toujours où elle est. Elle oublie mon prénom. Elle me demande trois fois par heure qui habite ici. Mais elle veut laver ses sous-vêtements. Parce que ça, c’est un geste de femme forte. De mère digne. D’époque où l’on pliait le linge avant de plier les genoux.

Et moi, au milieu de tout ça, je découvre que l’amour, le vrai, ne se dit pas toujours avec des fleurs, ni même avec des mots.

Parfois, il se dit en silence, en tenant une protection souillée…
et en y trouvant encore quelque chose de beau.

Claude Marceau

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