Mes premiers pas sur le NCSM Algonquin (1982)

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Capsule de vie – Mes premiers pas sur le NCSM Algonquin (1982)

Il y a des moments dans une vie où tout change sans bruit, comme une porte qui pivote doucement sur ses gonds. L’hiver 1982 fut pour moi un de ces moments-là : je quittais les salles de classe d’Esquimalt pour poser le pied, pour la première fois, sur le NCSM Algonquin — le navire qui allait marquer mon jeune parcours de marin.

L’affectation qui n’était pas censée arriver

À la fin du cours TQ3, on nous avait rassemblés pour la grande annonce : les affectations.
C’était comme piger son destin. On allait enfin savoir où on passerait les prochaines années — en mer, en port, en tempêtes et en rires.

Naturellement, je m’attendais au NCSM Skeena, l’unité francophone officielle de la flotte. Tous les francophones y aboutissaient. C’était presque écrit d’avance.

Mais non.
À côté de mon nom, on lisait : NCSM Algonquin.

Je me souviens du petit frisson : de la surprise, puis de l’incompréhension. Le Skeena était logique… l’Algonquin, beaucoup moins. Ce n’est que plus tard que la vérité m’a été révélée.

C’était le PO Tyre, mon instructeur du TQ3 à Esquimalt, qui avait personnellement appelé le gérant de carrière. Il lui avait dit :

« Envoie Marceau sur l’Algonquin. Il sera bien encadré par le CYS Guilderson. Et il pourra développer son… talent hors de l’ordinaire. »

Je n’ai jamais su quel “talent” Tyre avait vu en moi. Mais ce simple geste allait changer mon parcours. Je ne le savais pas encore, mais j’allais débarquer sur un navire où l’humour, la rigueur et la camaraderie étaient soudés comme la coque elle-même.


L’arrivée à bord : un samedi soir de 1982

J’ai embarqué sur l’Algonquin à la fin de l’hiver, un samedi soir vers 19 h.
Il faisait froid, humide, et Halifax avait cette odeur particulière : un mélange d’eau salée, de mazout et de promesses.

On m’avait dit : « En arrivant, va voir l’officier du jour. »
Alors je monte la passerelle, en civil, sac sur l’épaule… et aussitôt, un caporal-chef se plante devant moi.

— Vous devez être le matelot Marceau, de l’École des communications ?

Je suis resté bouche bée. J’aurais pu être le gars venu livrer une pizza.
Mais non : il savait.

Très sympathique, c’était l’un des deux caporaux-chefs du département des communications — mon département. Il me fit faire une visite rapide : ponts, salles, compartiments, mess, escaliers, couloirs étroits où deux personnes se croisent de peine et de misère.

Puis, il me conduit à mes quartiers.

Un dortoir.
Pas n’importe lequel : 42 lits alignés comme des soldats au garde-à-vous.

Il me jette un sourire amusé :

— Qu’en penses-tu ?

Et la première phrase qui m’est venue :

— Ouf… On va dormir tellement proches qu’on va finir par partager les mêmes rêves !

Il a éclaté de rire.
— Mini Mac va t’aimer, toi.

Je ne savais pas encore qui était Mini Mac.
Je l’allais découvrir très bientôt.


Le premier vrai matin : Mini Mac entre en scène

Le lundi matin, je rencontre l’équipe Nav Sig 262.
Le département des communicateurs.
Notre monde, c’était :

  • le Centre des communications, dans les entrailles du navire : sombre, bruyant, rempli de radios, consoles et codes.
  • la Capitainerie (bridge), là où tout se passait : signaux lumineux, drapeaux, communications directes avec le commandant.

C’est là que j’ai rencontré le PO McFarlane, surnommé Mini Mac.
Petit, nerveux, rapide comme une mitraillette quand il parlait.
Un mélange de tuteur, de policier et de grand frère sarcastique.

— Marceau ? C’est toi le nouveau ? Parfait. Ouvre tes oreilles, tu vas en avoir besoin.

Il m’a expliqué les procédures, les quarts, les communications cryptées, l’équipement, la discipline, les règles non dites et celles qu’il fallait deviner.

Et derrière lui, le CPO2 Guilderson — le CYS du bord — observait tout ça avec un demi-sourire. Un homme calme. Posé. Solide. Le genre qu’on écoute sans qu’il ait à parler fort.

À la fin du premier briefing, il est venu me voir.

— C’est ton instructeur, le PO Tyre, qui a demandé qu’on t’envoie ici. Selon lui, tu as du potentiel. On verra ça.

Je ne savais pas si je devais être fier… ou stressé.
Mais une chose était certaine : le ton était donné.


La routine en port : discipline, nettoyage et camaraderie

Au port d’Halifax, la vie était relativement simple.
Horaire de jour. Lundi au vendredi. 08 h à 16 h.
Une garde de 24 h tous les dix jours.

Et surtout, deux heures de nettoyage chaque matin.

La Marine a bâti des navires de guerre capables de traverser les océans…
mais elle a aussi bâti des armées de marins capables de faire briller n’importe quelle surface.

Chaque matin, on voyait des caporaux-chefs et des matelots crouchés sur le pont, brosse en main, frottant avec une précision chirurgicale. Le navire devait être propre. Impeccable. Point final.

Et entre les corvées, les anciens s’amusaient… aux dépens des nouveaux.

J’en ai vu, des tours.
Et des bons.


La clef pour virer le vent

Un matin, j’arrive sur le pont supérieur et je vois un attroupement.
Des rires. Des coups d’œil excités.
Je demande :

— Qu’est-ce qui se passe ?

Un marin, hilare :

— Le Chief Bos’n a envoyé un nouveau chercher la clef pour virer le vent à la caserne des pompiers !

Je grimace. Le pauvre.
Un autre ajoute :

— On a déjà appelé les pompiers pour les prévenir !

Au loin, on le voit revenir. Il tire une grosse malle, laissant une traînée dans la neige.
Il arrive, essoufflé, rouge comme une tomate.

Le Chief, l’air très sérieux, ouvre la malle.

Une vieille paire de bottes de pompier.
Juste ça.

L’explosion de rires a dû se rendre jusqu’à Dartmouth.


Et puis… ce fut mon tour

Quelques jours plus tard, pendant une corvée, un sergent me lance :

— Marceau, allez me chercher une chaudière de vapeur à la salle des machines !

Et il me tend un seau vide.

Je le regarde. Je souris intérieurement.
OK, les gars. Je sais exactement ce que vous faites.

Mais je décide de jouer le jeu.

Je descends jusqu’à la salle des machines.
Là, je croise un ami — un autre nouveau.

— Qu’est-ce que tu fais avec un seau vide ?
— Le PO veut une chaudière de vapeur. Je sais que c’est un piège, mais j’essaie de sauver la face.

Il réfléchit. Puis un sourire lui éclaire le visage :
— Attends. J’ai une idée.

On va au fond de la salle.
Il met des gants. Ouvre un petit conteneur métallique. Et sort un bloc de glace blanche.

Il le met dans mon seau.

SSSSSHHHHHHHH.

Une épaisse fumée blanche s’élève aussitôt.

— Voilà ton seau de vapeur. De la glace sèche. T’as cinq minutes avant que ça disparaisse. Go !

Je remonte les marches deux par deux, le cœur battant.

J’arrive sur le pont.
Le PO McFarlane, les caporaux-chefs, les anciens… tous sont là.
Prêts à rire.
Prêts à m’achever.

Je tends le seau.
Une colonne de vapeur s’en échappe comme une locomotive miniature.

Silence total.

Le CPO2 Guilderson éclate de rire le premier.

— Eh bien, Mini Mac, on dirait que Marceau t’a rapporté ta vapeur !

Mini Mac fixe le seau, la bouche entrouverte, puis me regarde.

— Bien joué, Marceau. Je vais te garder à l’œil, toi.

Cette journée-là, j’ai compris que j’avais gagné quelque chose.
Leur respect peut-être.
Leur curiosité sûrement.


Apprendre à devenir marin

Les jours suivants ont été un mélange de corvées, d’apprentissage à vitesse grand V, d’essais, d’erreurs, de pratiques des signaux lumineux, de messages cryptés, d’alarmes réelles et simulées.

J’avais 20 ans.
Je voulais prouver quelque chose.
Et j’avais débarqué dans un endroit où les gens voyaient vite si tu valais ta place.

Ce que j’ai découvert :

  • Un navire n’est pas un lieu, c’est un organisme vivant.
  • Une équipe de communications, c’est un noyau invisible, mais essentiel.
  • Un CYS comme Guilderson, ça inspire sans crier.
  • Un PO comme Mini Mac, ça te forme… durement, mais juste.
  • Et un instructeur comme Tyre, même à 6 000 km, ça peut changer ton destin avec un simple coup de téléphone.

Le début d’une longue histoire

Ces premières semaines à bord de l’Algonquin ont façonné le marin que je deviendrais.
J’ai appris à marcher sur un pont d’acier qui bougeait sous mes pieds.
J’ai appris que le respect se gagne un geste à la fois.
J’ai appris que la camaraderie, en mer, ça n’a rien à voir avec celle de la vie civile.
J’ai appris que l’humour était une arme… parfois plus efficace que n’importe quel système de défense.
Et surtout, j’ai appris que j’étais exactement à la bonne place.

Parce que le soir où j’ai monté sur ce navire en civil, sac sur l’épaule, je n’avais aucune idée que j’allais vivre des aventures impossibles à inventer.

Mais j’étais prêt.
Prêt à devenir un marin.
Prêt à apprendre.
Prêt à vivre une vie que peu de gens comprennent… sauf ceux qui ont senti le mazout, le sel, la tension d’une passerelle et le silence d’un quart de nuit.

Le NCSM Algonquin n’était pas seulement mon affectation.

C’était le premier chapitre d’une longue histoire flottante.

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2 réflexions au sujet de “Mes premiers pas sur le NCSM Algonquin (1982)”

  1. Belle histoire. J’ai lu dans le 2 langues. Je ne sais pas pourquoi mais les histoires de la Marine canadienne se lisent tres mal en français. Comme si l’element ne se racontait pas en français.

  2. Très belle histoire, qui ressemble un peu à la mienne, et presque simultanément, moi c’était sur le Skeena, le 25 avril 1982.

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