L’autobus de l’enfer

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Capsules de vie — L’Autobus de l’enfer

En 1984, le NCSM Algonquin fit escale à Trinidad & Tobago.
On était accostés à Port of Spain, la capitale, avec son mélange de chaleur écrasante, de parfums d’épices, de klaxons impatients et de vieux buildings qui semblaient tenir debout par miracle. Le genre d’endroit où la vie se déroule à 200 %, même quand toi, marin canadien, t’essaies simplement de comprendre où tu es rendu.

Ce samedi-là, un voyage organisé nous attendait : direction Maracas Beach, la plage la plus réputée de l’île. Un sable blanc parfait, une eau turquoise, des cabanes colorées où l’on vendait du “bake and shark”, et une ambiance de carte postale.
Du moins… c’est ce qu’on nous avait promis.

Ce qu’on ne nous avait PAS dit, c’était comment on s’y rendait.

On nous avait mentionné que la route prenait environ une heure.
Ce qui était vrai.
Pour un conducteur normal.
Pour un humain sensé.
Pour quelqu’un qui avait conscience de la fragilité de la condition humaine.

Mais les chauffeurs de nos autobus n’étaient pas des humains sensés.

C’étaient des jeunes membres de la garde côtière de Trinidad & Tobago, recrutés pour conduire des autobus comme d’autres pilotent des motomarines :
à toute vitesse, avec un plaisir sadique dans les yeux.

Le départ : insouciants et naïfs

On embarque tous dans deux grands autobus scolaires aménagés, encore en train de rire, prêts pour la plage.
Un de nos officiers nous dit :

— “Relax, les gars. C’est juste un trajet en autobus.”

J’y repense aujourd’hui et je me dis que même dans les films d’horreur, les répliques sont moins mal avisées.

On prend place.
On s’installe.
On ferme les fenêtres pour profiter de l’air climatisé (du moins, ce qu’on croyait être de l’air climatisé… c’était plutôt un ventilateur qui sentait la chaleur recyclée et l’huile chaude).

Les portes ferment.

Le moteur rugit.

Et là… les chauffeurs décident de partir comme si c’était la Formule 1.

La montée dans les montagnes : là où tout bascule

Trinidad, c’est magnifique.
Mais les routes… mon Dieu les routes.

La route vers Maracas traverse une chaîne de montagnes tropicales par un chemin sinueux construit, on dirait, par quelqu’un qui n’avait qu’une règle :
si la route peut être dangereuse, qu’elle le soit au maximum.

Un mince ruban d’asphalte juste assez large pour un autobus, avec des ravins aussi profonds que le discours d’un politicien fâché.
Pas de garde-fous.
Pas de glissières de sécurité.
Juste la jungle, la gravité, et une bonne dose de fatalité.

Et nos chauffeurs, eux, prenaient les virages comme si l’autobus était une moto.

À chaque tournant, on sentait l’autobus glisser, puis se redresser d’un coup sec.
On se regardait tous, blanchissant à vue d’œil, chacun regrettant les décisions de vie qui nous avaient amenés là.
Même les plus solides d’entre nous serraient les dents.

Moi qui n’ai jamais vraiment eu peur en voiture…
ce jour-là, j’avais literalmente des marques dans mes sous-vêtements pour prouver le contraire.

Les réactions dans l’autobus

  • Un matelot derrière moi marmonnait une prière en latin improvisée.
  • Un autre répétait : “Ça se peut pas… ça se peut pas… ça se peut pas…”
  • Un troisième disait qu’il voulait faire son testament.
  • Et un quatrième avait sorti un sac en papier “juste au cas”.

À chaque virage, l’autobus se penchait tellement qu’on voyait le vide par la fenêtre.
Pas un joli vide.
Un vide qui te regarde en disant :
“Vas-y, juste un peu plus… juste une erreur…”

Les chauffeurs, eux, discutaient entre eux, riaient, tapaient du doigt sur le volant au rythme de la musique reggae qui jouait beaucoup trop fort.
Ils ne regardaient la route que par politesse.

La descente : pire encore

On pensait que le pire était derrière nous.
Mais non.

La descente était encore plus abrupte que la montée.
Et, pour une raison connue seulement de Dieu, les chauffeurs avaient décidé que freiner était optionnel.
On dévalait la montagne comme si l’autobus participait à une épreuve olympique de luge tropicale.

À un moment, un de mes amis crie au chauffeur :

— “HEYYY! TAKE IT EASY!”

Le chauffeur rit.
RIT.

Et répond :

— “Don’t worry, man! We do this every day!”

Ça n’a rassuré personne.
On avait l’impression que “every day”, ils perdaient quelques bus dans les ravins.

L’arrivée : la délivrance

Quand enfin l’autobus a roulé sur du plat, on a tous respiré en même temps.
Une inspiration collective du genre :

“Je suis encore vivant… comment?”

En débarquant, on titubait comme si on venait de survivre à un tremblement de terre.
Certains embrassaient littéralement le sol.
D’autres juraient qu’ils ne remonteraient jamais dans cet autobus, quitte à dormir sur la plage pour le reste de leur vie.

Mais la plage, elle, était magnifique.
Le genre de beauté qui fait presque oublier qu’on a failli mourir trois fois dans l’heure précédente.

Et le retour?

Est-ce qu’on a redouté le retour?
Évidemment.

Est-ce qu’il a été aussi intense?
Oui.

Mais entre un aller traumatisant et un retour traumatisant…

la plage en valait la peine.


Réflexion

Avec les années, je repense souvent à cette “course folle” dans les montagnes de Trinidad.

Ce n’est pas seulement une anecdote de marins.
C’est une métaphore bien involontaire de la vie elle-même.

On monte, on descend, on glisse, on panique, on s’accroche.
On ne contrôle presque rien : ni la vitesse, ni la route, ni les ravins, ni ceux qui conduisent l’autobus à toute allure.

Et pourtant, on avance.
On rit, parfois.
On pleure un peu.
On arrive quelque part, pas toujours prévu, pas toujours prêt, mais vivant.

La vie nous secoue, nous surprend, nous brasse, nous retourne l’estomac.
Elle nous fait blanchir, transpirer, prier, espérer…
Puis, soudain, après un virage de trop, on voit enfin une plage.

Une pause.
Une beauté simple.
Quelque chose qui valait tout le trajet.

Et peut-être que c’est ça, finalement, la leçon de cet autobus de l’enfer :

Même quand la route est folle et que tout semble hors contrôle,
il y a toujours une Maracas Beach au bout du chemin.

Faut juste tenir bon dans les virages.

Claude Marceau

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